E-yuan : les experts craignent que la Chine utilise sa monnaie numérique à des fins politiques E-yuan : les experts craignent que la Chine utilise sa monnaie numérique à des fins politiques
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E-yuan : les experts craignent que la Chine utilise sa monnaie numérique à des fins politiques

    NHK World Anchor and Reporter
    Le e-yuan est l’équivalent numérique de la monnaie chinoise. Il a fait ses débuts lors de tests réalisés pendant les Jeux olympiques d’hiver de Pékin. Peu de temps après, le président américain Joe Biden a signé un décret demandant à son administration de se pencher sur les monnaies numériques, et d’envisager la création d’une monnaie numérique de banque centrale (MNBC) aux États-Unis. Que sont les MNBC et comment ces nouvelles formes de monnaies légales affectent-elles notre quotidien ? Pourquoi Pékin a-t-elle créé la sienne ? La Chine étant la première grande puissance à prendre cette initiative, quelles sont les implications ?

    Les MNBC sont-elles le futur de l’argent ?

    Cela fait des décennies que les économistes parlent de la création de monnaies digitales par les banques centrales. Au cours de l’histoire humaine, le concept d’argent a beaucoup évolué. Dans les temps anciens, les gens utilisaient des coquillages. Puis les autorités ont commencé à frapper des pièces. Des siècles plus tard, les billets sont apparus. L’argent est maintenant créé par les banques centrales, qui commenceront bientôt à émettre des monnaies électroniques, adaptées à l’ère numérique, alors que de nombreuses transactions économiques sont déjà effectuées par voie électronique.

    the evolution og money

    En quoi les MNBC sont-elles différentes des paiements électroniques ?

    Les paiements électroniques sont déjà très largement utilisés, que ce soit pour payer des achats ou envoyer de l’argent à des proches. En Chine, les services sur smartphone, comme Alipay et WeChat Pay, sont tellement omniprésents que les gens ne ressentent plus le besoin d’avoir de l’argent liquide avec eux. Aux États-Unis, les cartes de crédit – Visa, Mastercard ou American Express – sont très utilisées, de même que les moyens de paiement sur internet, comme PayPal ou Venmo. Tous ces systèmes sont gérés par des entreprises privées, qui garantissent que leurs paiements ont la même valeur et la même validité que l’argent liquide émis par les banques centrales. Mais l’argent des comptes gérés par ces entreprises commerciales sera toujours vulnérable face aux risques de solvabilité et de liquidité de ces entités. Donc, en théorie, si les fournisseurs du service font faillite, les utilisateurs risquent de ne plus pouvoir accéder à leur argent, voire de le perdre. Les MNBC par contre sont considérées comme sûres sur ce point, car elles sont garanties par les banques centrales.

    Il existe une autre différence : la visibilité des données concernant les transactions. Puisqu’actuellement les paiements électroniques sont opérés par des entités privées, les gouvernements et les banques centrales n’ont pas accès aux données. Les MNBC offrent une voie directe aux autorités vers les données des utilisateurs.

    China’s CBDC app
    L’application de la MNBC chinoise

    Quels sont les pays qui envisagent de créer leur MNBC ?

    Taïwan devrait terminer les tests de son prototype de MNBC en automne 2022. L’Inde indique qu’elle va introduire une roupie numérique en 2023. La zone euro, le Japon, la Russie et la Nouvelle-Zélande examinent aussi cette possibilité.

    Jusqu’à récemment, les États-Unis étaient parmi les pays les plus réservés sur le sujet. Or le président Joe Biden a signé un décret en mars 2022 pour étudier la création d’un dollar numérique. Les experts pensent qu’il s’agit d’une réaction face à la Chine.

    La Chine est en avance sur les autres pays avec son yuan électronique. Le e-yuan est actuellement testé dans plusieurs régions du pays, et a même été utilisé par les visiteurs étrangers aux Jeux olympiques d’hiver de Pékin. La date de l’introduction généralisée dans le pays n’a pas encore été annoncée, mais le e-yuan est sur le point de devenir la première monnaie numérique émise par une grande banque centrale.

    Digital yuan card for the Beijing Olympics
    Carte de paiement en e-yuan pour les JO de Pékin 2022

    Pourquoi la Chine a-t-elle créé un yuan numérique ?

    La Chine a rapidement décidé d’introduire le e-yuan. Les spécialistes soulignent que Pékin avait plusieurs motivations pour créer sa propre MNBC.

    Défier le contrôle financier américain

    L’un des objectifs clés du yuan numérique pourrait être de défier la dominance du dollar américain. D’après Kiuchi Takahide, ancien décideur à la Banque du Japon et économiste en chef à l’Institut de recherche Nomura, « la Chine et les États-Unis, les deux plus grandes puissances du monde, sont en compétition pour l’hégémonie économique, mais en termes de monnaie et de flux d’argent, la Chine est en position de faiblesse ». Il ajoute que la finance internationale est centrée sur les États-Unis pour deux raisons.

    Interview with Kiuchi Takahide, Executive Economist at Nomura Research Institute
    Interview de Kiuchi Takahide, économiste en chef à l’Institut de recherche Nomura

    Premièrement, le dollar domine les transactions internationales. Le billet vert compte pour 40 % des paiements du monde en valeur, alors que la part du yuan chinois est à peine de 3 %.

    M. Kiuchi souligne que les pays préfèrent faire des affaires avec leur propre devise : « Lorsqu’un pays conclut des marchés en devises étrangères, sa propre économie devient vulnérable face aux variations des taux de change. Ces niveaux entraînent une fluctuation des prix des articles et peuvent affecter l’économie intérieure. »

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    Deuxièmement, les États-Unis contrôlent les flux d’argent, car les transactions internationales, et surtout celles en dollars, sont effectuées entre les banques grâce au système SWIFT. Cet acronyme signifie Society for Worldwide Interbank Financial Telecommunication et désigne un réseau de communication qui permet le transfert d’argent vers l’étranger.

    Par exemple, si une ferme brésilienne expédie des grains de café à une chaîne de cafés en Italie en échange de dollars, la banque de l’acheteur en Italie verse le montant sur le compte du vendeur au Brésil via une banque aux États-Unis en utilisant le système SWIFT.

    « Un pays ne peut pas effectuer de transactions internationales si ses banques ne sont pas connectées au système SWIFT. Cela a été utilisé par les États-Unis pour appliquer des sanctions économiques », précise M. Kiuchi. En fait, la Russie est actuellement confrontée à cette situation. Certaines de ses banques ont été exclues du réseau SWIFT, à cause de l’offensive en Ukraine. Le réseau SWIFT, basé en Belgique, est supervisé par les plus grandes banques centrales du monde, dont la Réserve fédérale des États-Unis. Même s’il maintient sa neutralité, il se conforme aux réglementations européennes, y compris pour les sanctions.

    Ce qu’il faut retenir, c’est que les États-Unis dominent la Chine financièrement, car le dollar est la monnaie préférée en commerce international et, car ces transactions sont effectuées par des banques qui utilisent le système SWIFT.

    « Je pense que la Chine veut se détacher du contrôle financier américain en promouvant des transactions en yuan qui s’effectuent numériquement, sans l’intervention des banques », confie M. Kiuchi. Il ajoute que le e-yuan pourrait être le parfait moyen d’arriver à ces fins : « Sous forme numérique, la monnaie ne nécessite plus de transport coûteux. Si les transactions à l’aide du yuan numérique sont simplifiées, cela pourrait encourager d’autres pays à utiliser cette devise. » Il prédit que les nations qui se méfient des États-Unis et celles qui font beaucoup de commerce avec la Chine vont commencer à utiliser sa MNBC.

    Le yuan numérique pourrait être un moyen pour la Chine de défier le contrôle financier des États-Unis

    Un avantage concurrentiel grâce aux données

    Pékin pourrait avoir une autre idée en tête : collecter des données sur les transactions. D’après Yaya Fanusie, attaché de recherche adjoint au Center for a New American Security, le e-yuan est une question de données : « La création de cette monnaie numérique n’est qu’un effort de collecte de données. La politique chinoise tente de rendre les données plus faciles à contrôler et plus accessibles. »

    Même si le gouvernement chinois a déclaré qu’il préserverait la vie privée des utilisateurs, certains experts s’inquiètent de la façon dont les informations collectées seront utilisées. M. Fanusie craint que les données sur les transactions des entités qui adoptent le e-yuan ne soient utilisées contre elles- mêmes.

    IYaya Fanusie, Adjunct Senior Fellow at Center for a New American Security
    Yaya Fanusie, attaché de recherche adjoint au Center for a New American Security

    M. Fanusie avertit que les entreprises non chinoises qui utilisent le e-yuan risquent de perdre leur avantage compétitif. « Les autorités chinoises sauront combien l’entreprise gagne, et pourront identifier les comportements des utilisateurs de ses services. Avec l’intelligence artificielle et l’analyse des mégadonnées, il est possible que la Chine puisse apprendre de ces informations et trouver des indices à l’avantage de ses entreprises dans le secteur en question. »

    Un contrôle renforcé

    Pour nos deux experts, la motivation de la Chine en créant sa monnaie numérique est aussi en partie ancrée dans le pouvoir. Ils pensent que les autorités pourraient utiliser la monnaie électronique pour renforcer son contrôle.

    Pour M. Kiuchi, l’un des objectifs clés du gouvernement chinois est de reprendre le pouvoir détenu par le secteur privé. Les Chinois ont facilement adopté les services de paiement électronique comme Alipay et WeChat Pay. « Je pense que les autorités se soucient de voir des entreprises privées collecter des données sur les citoyens. Pékin convoite aussi ces informations », explique-t-il. Il pense que le gouvernement va petit à petit essayer de prendre le contrôle des paiements électroniques en rendant le e-yuan plus facile à utiliser que les services de ses concurrents privés.

    Kiuchi Takahide, Executive Economist at Nomura Research Institute
    Kiuchi Takahide, économiste en chef à l’Institut de recherche Nomura

    M. Fanusie s’inquiète par ailleurs d’éventuelles représailles autoritaires. Il rappelle que Pékin s’y livre déjà dans une certaine mesure, avec l’exemple de l’incident où la chaîne de vêtement H&M a été exclue des plateformes internet en Chine après avoir critiqué les violations des droits de la minorité ouïghoure par Pékin.

    « Si les transactions d’une entreprise entrent dans un écosystème numérique contrôlé par la Chine, j’imagine que Pékin peut facilement couper l’accès à l’entreprise ou à tout individu dont le gouvernement n’est pas satisfait », explique M. Fanusie. Le yuan numérique permettrait à la Chine de facilement stopper des paiements ou geler des avoirs, ce qui amènerait les représailles autoritaires à un nouveau niveau.

    H&M store in China
    Un magasin H&M en Chine

    Devenir un meneur international dans un nouveau domaine

    Pour M. Fanusie, le e-yuan a aussi un autre objectif : faire de la Chine un leader dans un nouveau domaine technologique. « Le premier but de Pékin est de devenir un leader de l’économie numérique. La Chine veut s’imposer dans des secteurs technologiques qui restent encore à saisir. »

    De tout temps, les premiers à adopter une innovation ont eu des avantages. Les pays qui ont plus d’expérience et une meilleure compréhension des nouvelles technologies ont tendance à influencer l’élaboration des règles internationales. Dans le cas des MNBC, la conversation portera sans doute sur la mise au point d’un système international pour les transactions.

    M. Fanusie insiste sur le danger de laisser un pays autoritaire ouvrir la voie pour construire ces infrastructures : « Les normes que la Chine va vouloir imposer ne seront pas alignées sur le respect de la démocratie et de la liberté. Si d’autres pays veulent accéder à un système où l’influence chinoise est forte, ils n’auront pas d’autre choix que de suivre ses directives et de soutenir ses politiques. »

    Interview with Yaya Fanusie, Adjunct Senior Fellow at Center for a New American Security
    Interview de Yaya Fanusie, attaché de recherche adjoint au Center for a New American Security

    M. Kiuchi convient que la Chine vise à devenir un leader dans le secteur des MNBC. Il avertit que le pays pourrait aller plus loin : « La vision de Pékin pourrait être de créer une zone économique utilisant le e-yuan comme monnaie de réserve et qui adhère à ses règles commerciales, en faveur de la Chine et des économies émergentes », dit-il. Il ajoute que cette situation pourrait au final mener à une scission internationale : « Le monde pourrait être divisé en deux zones économiques, une pour les nations développées, et une pour les pays émergents. Cela pourrait réduire le commerce international et affecter l’économie mondiale. »

    Le e-yuan gagnera-t-il l’or ?

    Si le yuan numérique s’avère être ce que craignent les experts, son influence pourrait s’étendre bien au-delà des transactions financières. En fonction de l’acceptation et de la confiance du reste du monde, la nouvelle monnaie électronique pourrait aller jusqu’à gagner l’or.

    Les experts craignent les implications du yuan numérique (Regarder la vidéo 03:25, diffusée le 24 février)